Rechercher dans ma chambre

jeudi, février 23, 2017

Un parfum de fin du monde

Onfray m’intriguait. La rumeur en fait un conservateur réactionnaire, à la limite de l’islamophobie. Exemple : le très mauvais compte rendu de Nathalie Collard, bonne critique littéraire par ailleurs, lorsqu’elle se donne la peine de lire le livre. Onfray, lui, dans une entrevue, s’est dit anarchiste de gauche... Ce que montre Décadence, 1 c’est une posture plus complexe.

Les poncifs islamophobes tels que l’envahissement par l’immigration, par la natalité, 2 de même que l’adhésion entière à la thèse du choc des civilisations, l’opposition à la mondialisation, et même un certain antiparisianisme, semblent placer le philosophe dans la cour du Front national. Mais Onfray n’est pas un réactionnaire, un « pessimiste », c’est-à-dire une personne qui « veut améliorer le présent avec le [...] passé » (p. 33). Il est un déterministe. Les cycles de la vie, qu’il s’agisse de la vie des hommes, des civilisations ou des étoiles, obéissent à une « force aveugle », selon « un plan ignoré qui n’est pas divin mais cosmique » (p. 28). Force aveugle, force de destruction, c’est-à-dire d’« entropie », à laquelle s’oppose une « néguentropie » (p. 30). Lorsque la néguentropie n’y suffit plus, la mort est proche. La vie se définit ainsi comme « l’ensemble des forces qui résistent à la mort » (p. 30). Ces cycles échappent à tout contrôle humain ; les grands personnages qui ont fait l’Histoire ne sont que des « formes aléatoires » (p. 33), des « prête-noms » (p. 34) de la force cosmique.

Je passe sur les questions que soulèvent pareille conception de l’histoire, pour noter qu’Onfray se donne pour projet de retracer l’effet de cette force dans le déclin de la civilisation judéo-chrétienne. Son parcours, qui passe par la patristique, la scolastique, l’idéalisme allemand, la philosophie des Lumières, jusqu’au structuralisme de années 1960, est passionnant. Les grands étapes sont autant de moments de nihilisme marqués par le « ressentiment » : Révolution française à partir de 1792, révolution bolchevique, les deux guerres mondiales et... Mai 68... le structuralisme… Pour l’observateur qu’est Onfray, il est inutile de s’opposer à l’Islam, appelé à succéder au christianisme. Les musulmans ont pour eux la  « ferveur », « nous avons le nihilisme » (p. 562) ; « [l]e bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance » (p. 562). Ce n’est certainement pas là le programme politique de Marine Le Pen !

Onfray, donc, n’est pas un pessimiste réactionnaire. Soit. Qu’est-il alors ? Un « tragique », c’est-à-dire un être qui « s’efforce autant que faire se peut de voir le réel tel qu’il est » (p. 33). Ce qui implique d’être attentif aux faits, au contraire des philosophes scolastiques, des idéalistes allemands (Kant, Hegel), au contraire d’un Rousseau qui, dans son Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, annonce : « Commençons donc par écarter tous les faits » (p. 403). Les textes de ces auteurs, par leur décrochage du réel, sont associés à des moments de violence nihiliste ; Onfray a pour eux des mots sévères. Ce qui ne l’empêche pas lui-même de prendre quelque liberté par rapport aux faits. Comment ignorer, par exemple, que le christianisme européen n’est pas TOUT le christianisme ? Qu’aux États-Unis, la ferveur religieuse demeure très prégnante, tout comme en Afrique, qu’elle y est une force avec laquelle il faut compter ? Olivier Roy, dans La Sainte ignorance, montre que la religiosité se transforme : elle se déculture, se déterritorialise, se mondialise et s’individualise, un mouvement qui profite aux diverses confessions chrétiennes, notamment le pentecôtisme qui connaît un essor fulgurant.

Le sentiment du tragique qui habite Onfray ne peut s’accommoder de ces faits. Son tragique est non seulement déterministe, mais il semble aussi défaitiste, et, en cela, il est bien français. Le musulman demeure l’Autre irréductible, et cet Autre a vaincu. Le choc des civilisations, manifeste depuis le temps des croisades, tourne à l'avantage de la civilisation islamique. Ce constat, s’il n’est pas celui du Front national, met la table au discours du ressentiment utilisé par l’extrême droite, et que l’auteur, précisément, associe aux plus grandes violences de l’Histoire.

Derrière le tragique d’Onfray se profile aussi des motifs personnels, dont il ne s’est d’ailleurs pas caché, lorsque questionné à ce sujet à l’émission On n’est pas couché. Pour lui, la « biographie [...] est la clé de toutes les théories » (p. 522), ou, dit autrement, et reprenant Nietzsch : « toute philosophie [est] la production d’une autobiographie » (p. 23).

Mais le tragique a peut-être une source plus diffuse, d’autant plus agissante qu’elle semble refoulée. Il est remarquable qu’une analyse qui observe les évolutions sur la longue durée, très attentive à la pulsion autodestructrice qui pousse toute une civilisation vers le nihilisme, ne consacre pas une seule ligne au réchauffement climatique, à la destruction systématique de l’écosystème planétaire. « Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance »… Il se dégage de cet essai stimulant, écrit pour un large public, un parfum de fin du monde qui n’est pas sans rappeler La Route, de Cormac McCarthy, et La faim blanche, d’Aki Ollikainen.
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1. Onfray, Michel. Décadence. [Fichier ePub], Éditions Flammarion, Paris, 2017, 675 p.
2. « Or la chose est simple : si les Européens judéo-chrétiens ne font plus d’enfants, les nouveaux Européens arrivés avec l’immigration produite par les guerres occidentales en provenance de pays massivement détruits par l’Occident, modifient la configuration spirituelle, intellectuelle et religieuse de l’Europe » (p. 568-569).

mardi, janvier 31, 2017

L'homme qui fuit

Je cite Jacques Attali : « Personne, pas même les rabbins ou les juges, n'a le droit de vivre sans travailler. [...] Travailler de ses mains est le premier devoir d'un Juif, quel que soit le temps qu'il passe à étudier, prier, juger, enseigner. » 1

Le narrateur d’Indignation, 2 de l’auteur américain Philip Roth, peut bien se dire « athée convaincu » (p. 83), dans le petit monde de son quartier juif, dans la boucherie kascher de son père, cette règle issue d'une tradition millénaire n’a pas complètement été effacée par l’assimilation. Il en subsiste des traces, il me semble, dans le regard que porte le fils sur le travail à la boucherie, sur son insistance à décrire les tâches les plus désagréables, comme l’éviscération des poulets : « On leur ouvre un peu le cul avec un couteau, on plonge la main, on attrape les viscères et on les extirpe » (p. 10) ; « [é]cœurant, dégoûtant, mais il fallait que ce soit fait » (p. 32), « [c]’est cela que j’avais appris de mon père, et que j’avais aimé apprendre de lui : que ce qui doit être fait, on le fait » (p. 10). Lui qui valorise avant tout l’intelligence, le raisonnement, la logique, éprouve à côtoyer les clients le sentiment d’être « au cœur des choses » (p. 139).

Toutefois, ce motif de l’éviscération -- aussi la description détaillée de l’abattage rituel des poulets par le shohet -- n’a pas pour seule raison de refléter la tradition juive, il annonce aussi, comme une prémonition, la mort prochaine du narrateur, ce jeune Marcus Messner, dix-neuf ans, sur le champ de bataille, seize mois avant la fin de la guerre de Corée.

Philip Roth nous offre ici un bon roman, traversé, mis sous tension par deux contradictions importantes. L'une est à la base de la démarche d’écriture. D’une part, l'auteur montre une famille juive qui a cessé de pratiquer sa religion ; il oppose l’athéisme de Marcus au traditionalisme de la direction de l’université de Winesburg, son sens moral inspiré du philosophe Bertrand Russell aux préjugés du doyen des étudiants ; il montre que la société, en ce début des années 1950, « connaît une révolution » (p. 146), abandonne les traditions ; il raconte la « Grande Razzia sur les petites culottes » (p. 228) survenue à l’université Winesburg en novembre 1951, et va même, dans une « note historique » (p. 228) placée à la fin, jusqu’à rappeler que 20 ans plus tard, cet établissement abolissait toutes les restrictions religieuses imposées aux étudiants depuis un siècle. Plus encore, il fait prononcer à son narrateur une condamnation sans appel de la religion :
« La religion, déclare-t-il, est fondée principalement sur la peur — la peur de l’inconnu, la peur de la défaite, et la peur de la mort. La peur, dit Bertrand Russell, engendre la cruauté, il n’est donc pas étonnant que cruauté et religion aillent de pair depuis des siècles. » (p. 105)
Mais, d’autre part, le pacte narratif qu'il propose au lecteur contredit l’affirmation athéiste. Son narrateur s’adresse à nous depuis « l’autre côté » (p. 221) ; tout le récit est une longue prosopopée, que concluent deux très courts chapitres pris en charge par un second narrateur. Des détails nous sont même fournis :
« En tant que non-croyant, j’avais présumé que la vie dans l’au-delà n’avait ni horloge, ni corps, ni cerveau, ni âme, ni dieu — qu’elle ne comportait ni forme, ni règle, ni substance, que c’était la décomposition absolue. J’ignorais qu’elle n’était pas simplement non exempte de remémoration, mais que la remémoration serait exclusivement ce dont elle est faite. Quant à savoir si ma remémoration dure depuis trois heures ou un million d’années, je n’en ai pas la moindre idée. Ce n’est pas la mémoire qui a disparu ici, c’est le temps. » (p. 59-60)
Comment pourrait-il y avoir un « ici » s’il n’y pas de temps ? Et comment peut-il y avoir récit ? Le narrateur lui-même précise, deux pages plus loin, qu’« il n’existe ni un « vous » ni un « je », pas davantage qu’un « ici » ou un « maintenant » (p. 61)...

Tout se passe comme si Roth, rejetant toute religion, toute tradition religieuse, conservait néanmoins intacte la possibilité d’un sens de la vie, qui ne serait jamais donné d’emblée, mais à saisir a posteriori à travers un enchaînement d'événements se présentant comme un destin, un destin immanent, en quelque sorte. À la remémoration rituelle de la célébration du culte à laquelle les étudiants de l'université de Winesburg sont tenus d'assister, Roth oppose une remémoration individuelle ; au jugement de Dieu, un « jugement sans fin [où] vos actions sont tout le temps jugées, de façon obsédante, par vous-même » (p. 60).

La religion est fondée sur la peur, et Marcus, qui la rejette, est lui-même un être qui vit dans la peur. Tout comme son père qui ne le laisse plus vivre, tant il est possédé par l’appréhension du malheur. D’où vient cette peur ? Le récit offre plusieurs éléments de réponse. La peur d'être envoyé en Corée, où des milliers d'Américains déjà ont perdu la vie, est la plus souvent mentionnée par le fils-narrateur. Il faut dire que deux cousins sont morts au combat quelques années plus tôt, durant la Seconde Guerre mondiale : « les Messner qui leur survécurent baignèrent dans leur sang » (p. 41). Mais cette peur est exacerbée par le fait que Marcus approche de l'âge adulte et de l'autonomie, avec tout le jugement que requiert cette nouvelle situation. Enfin, il y a le contexte social, qu'évoque Marcus à propos de son père : la peur du changement, dans une société d’après-guerre qui se sécularise, fuit vers les banlieues, et où les supermarchés font concurrence à la boucherie de quartier.

Mais ces facteurs, donnés pour les seuls possibles, en cachent un autre, lié à des atavismes familiaux :
« Tu es un garçon émotif. Une sensibilité à fleur de peau comme ton père et comme tous ses frères. Tu es un Messner comme tous les Messner. Jadis ton père était le frère sensé, le frère raisonnable, le seul qui ait la tête sur les épaules. Maintenant, pour une raison inconnue, le voilà aussi timbré que les autres. Les Messner, ce n’est pas simplement une famille de bouchers. C’est une famille d’hommes qui braillent et qui hurlent, qui se fâchent tout rouge et qui se tapent la tête contre les murs. Et brusquement, voilà que ton père ne vaut pas mieux que ses frères. N’en fais pas autant. Sache surmonter tes sentiments. Ce n’est pas moi qui exige ça de toi, c’est la vie. Sinon, les sentiments te balaieront. Ils t’entraîneront vers le large et on ne te reverra jamais. » (p. 173)
Pourquoi Marcus tient-il tant à « devenir un homme nouveau et en finir avec [s]on identité de fils de boucher » (p. 118-119) ? Lui qui, pourtant -- et là est la seconde contradiction importante -- évoque avec nostalgie ses années passées à travailler pour son père. Tente-il de fuir des problèmes ? Le doyen des étudiants lui fait d'ailleurs la remarque, lors de cette convocation qui est l'événement central du récit : « C’est comme cela que vous gérez tous vos problèmes, Marcus. Vous videz les lieux » (p. 111). Guidé par un instinct très sûr, le doyen le questionne aussi quant à un fait apparemment anodin : il a omis de mentionner dans son dossier de candidature que son père est un boucher kascher. « Quand l’enfant a des problèmes, regardez du côté de la famille » (p. 171). Mais quels problèmes ? Pourquoi ces Messner « qui braillent et qui hurlent » ? Est-ce pour d'autres raisons que la mort de leurs fils ? Pourquoi sa mère, qui lui rend visite à Winesburg, le pousse dans la voie du reniement : « Tu es ici pour ne pas être obligé de devenir un Messner comme ton grand-père, ton père et tes cousins, ni de travailler dans une boucherie pendant le restant de tes jours » (p. 170). Or, cette boucherie, au yeux de sa mère, c'est le « vieux monde » des grands-parents, un monde « loin, loin de nous », dont « il [ne] reste plus rien. Tout ce qui [en] reste, c’est la viande kasher. Ça suffit. Ça suffit tout à fait. Il faut l'accepter. » (p. 170) Ce qui est exprimé, ici, ce n'est rien de moins qu'un désir de rupture complète avec la judéité. D'ailleurs, la mère voudra divorcer du père, qu'elle « hai[t] » (p. 154). Mais ce désir n'est jamais assumé en toute lucidité. À travers lui se révèle un refoulé autour duquel le narrateur ne cesse de tourner tout au long du récit. Derrière sa remémoration éternelle, ponctuée d'innombrables « pourquoi » mêlés d'angoisse, derrière sa peur constante de commettre l'erreur fatale, 3 derrière la « transformation inexplicable de [s]on père » (p. 161), inexplicable malgré le soin qu'il prend d'en identifier les causes possibles, et ce, dès le début du récit, derrière ce tourbillon se cache une réalité, un passé que Marcus semble fuir.

Du moins, tout se passe comme si telle était la situation. Ce passé est-il lié à l'antisémitisme, auquel il n'y a, dans tout le récit, que quelques rares et très discrètes allusions ? N'est-il pas curieux que la mort de deux cousins durant la Seconde Guerre soit mentionnée, mais jamais la Shoah ?

Ainsi, la remémoration individuelle privilégiée par Roth ne s'oppose-t-elle pas seulement à la remémoration rituelle, contre laquelle le narrateur est si véhément, mais aussi, et peut-être plus encore, à une mémoire familiale refoulée. Cette mémoire est si envahissante, si oppressante que, pour lui échapper, Marcus, suivant son habitude, va « vider les lieux », mais, cette fois, de manière définitive. Tout en ayant peur d'être expulsé de l'université de Winesburg, et de se « retrouver soldat d’infanterie en Corée » (p. 51), il ne cesse de provoquer son destin comme lors de sa convocation au bureau du doyen, face auquel il se montre insolent, malgré cette exhortation qu'il se fait à lui-même, et qui montre bien l'enjeu inconscient de la discussion : « Tais-toi, me sermonnai-je. Ferme ta grande gueule et, à partir de maintenant, évite de braver le feu de l’ennemi » (p. 99).

Philip Roth présente la vie de Marcus comme si elle était frappée de fatalité. Comme un destin immanent. Marcus n'est pas libre. Pas plus que son père. L'un et l'autre réagissent à la présence oppressante d'un certain passé, dont la mère veut protéger le fils. Ainsi, dans une même trame, sont liés les deux thèmes principaux du roman : le sens de la vie, jusque dans les actes quotidiens, et la mémoire, le rapport au passé.
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1. Attali, Jacques. Les Juifs, le monde et l'argent. [Fichier ePub], Fayard, Paris, 2002, p. 112-113
2. Roth, Philip. Indignation. [Fichier ePub], Éditions Gallinacés, Paris, 2012, 233 p.
3. « Ce moment allait-il marquer le début de l’accumulation d’erreurs de toute une vie » ? (p. 80)

lundi, décembre 12, 2016

Des chaussures qui ne me font pas

C’est un roman sur le lien filial, mais aussi sur l’attachement aux autres, aux êtres vivants, aux animaux, bref, sur l’attachement à la vie. Un roman, évidemment, où la mort, la pensée de la mort est aussi présente, où les mots « mentir », « trahir », « peur », reviennent souvent.

Ce n’est pas un conte, même si les trolls des forêts profondes suédoises ne sont jamais loin. Et puis, le personnage-narrateur, écrasé sous le poids de sa mauvaise conscience, dans sa quête expiatoire fait un peu penser à Scrooge.

Ce n’est pas, non plus, un roman policier, et là est le problème. Les Chaussures italiennes 1 raconte l’histoire de Fredrik Welin, soixante-six ans, qui mène une vie recluse sur l’île que ses grands-parents ont autrefois habitée. Cet homme qui fuit son passé dans un passé plus lointain, voit ses erreurs, ses mensonges, lâchetés et trahisons lui revenir, pour ainsi dire, en pleine figure. Pendant une année, un cycle complet de saisons, il n’a plus le contrôle de sa vie. Son île ne le protège plus ; le voilà contraint d’en sortir par des personnes qui entre dans son silence, le bousculent physiquement et psychologiquement, et, jouant sur son sentiment de culpabilité, l’amène à une remise en question. Le trait fondamental de ce personnage est l’ambivalence : désir de transformer une vie qu’il n’aime pas, mais peur du changement ; besoin de l’autre, mais peur de l’engagement. Toute cette dynamique intérieure nous est bien expliquée. Henning Mankell sait aussi très bien faire parler le paysage. Le problème, c’est qu’il nous raconte cette histoire, qui n’a rien de l’intrigue policière, en reprenant certains codes du roman policier. Premier écueil : le rythme, soutenu, où défilent, comme en accéléré, les paysages, les gestes, les actions, les pensées, les paroles… Mais, pour que naisse l’émotion, il faut tout de même lui en donner le temps, créer une atmosphère. Mankell n’est pas un écrivain de l’intériorité, bien qu’il la traque sans relâche. Nous avons affaire ici à une écriture du mouvement, dans la tradition du polar.

Second écueil : des personnages singuliers, aux traits trop appuyés, à la limite de la caricature. Comme ce bottier italien, renommé mondialement, qui quitte son Italie natale pour poursuivre sa carrière dans un village abandonné au fin fond de la forêt suédoise... Mankell ne fait pas dans la dentelle : voilà Harriet, ancienne fréquentation du narrateur, aujourd’hui atteinte d’un cancer, phase terminale, qui marche trois kilomètres sur la glace, par - 20 degrés, appuyé sur son déambulateur, en direction de l’île. Pourquoi ? De même, quand la fille du narrateur vient le rejoindre sur son île, elle ne débarque pas simplement, avec quelques valises, non, elle accoste avec sa vieille caravane absolument délabrée, monté sur un bac à bestiaux. Réaction du père : « Pourquoi a-t-il fallu que tu traînes ta caravane jusqu’ici ? » Réponse de la fille : « C’est ma coquille. Je ne la quitte jamais ». (p. 197) Ah, bon…

Ce travers ne vient pas de nulle part. J’ai l’ai retrouvé dans un Fred Vargas lu l’année dernière. Et dans la série Malaussène, de Daniel Pennac, il y a une vingtaine d'années. Et dans les San Antonio de ma jeunesse, modèle du genre, dont l’influence sur le polar d’aujourd’hui semble avoir éclipsé celle de Simenon. Mais ce qui est acceptable dans le roman policier, dont le genre repose sur des codes bien définis, ne l’est pas dans Les Chaussures italiennes.

Ce roman m’a donné le goût de relire Simenon : des gens ordinaires, des gestes simples, mais signifiants, des souffrances contenues, des drames si humains, et une lenteur de l'existence...
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1. Mankell, Henning. Les Chaussures italiennes. [Fichier ePub], Seuil, 2009, Paris, 263 p.

lundi, novembre 07, 2016

Le Tigre, de John Vaillant. Un commentaire

L’histoire se passe aux confins orientaux de la Russie, dans la vallée de la Bikine (kraï du Primorié), autour du village de Sobolonié. Elle met en scène des Autochtones et des Russes, tous pauvres, tous dépendants de la taïga pour leur survie. Le titre nous en donne le protagoniste : Le Tigre. Une histoire de survie dans la taïga ; 1 un roman remarquable, qui n’en est pas tout à fait un.

Quelle est la nature profonde de l’être humain ? Cette question est au coeur de la réflexion de l'auteur, John Vaillant. Ce dernier rejette la thèse du paléoanthropologue Robert Ardrey, voulant que nous soyons des prédateurs, obligés « depuis des millions et des millions d’années [de] tuer pour survivre ». (p. 135) S’appuyant sur les travaux, notamment, de George Schaller et Charles K. Brain, l’auteur croit plutôt que nous aurions été des charognards, que « nos ancêtres ne pratiquaient ni la chasse ni le meurtre gratuit, [que] [q]uand ils se battaient, c’était pour défendre leur vie contre des prédateurs bien mieux équipés qu’eux ». (p. 211) Si Vaillant cherche tant à cerner la nature profonde de l’être humain, c’est pour expliquer ce qu’il découvre dans l’Extrême-Orient russe, région qui nous offre une vision de ce que pourrait être notre avenir ; un avenir « post-industriel » (p. 96) où règnent l’« anarchie » (p. 97) et le dénuement sans espoirs. Car cette peur millénaire, inscrite dans nos gènes, continue « d’influer sur nos comportements, nos réactions et notre attitude face au monde qui nous entoure ». (p. 216) Dans un contexte marqué par l’impératif chrétien de dominer la Création, l'utilisation de moyens techniques surpuissants, l’incurie politique, la pauvreté de populations entières abandonnées à elles-mêmes après la pérestroïka, elle explique pourquoi l’espèce humaine est plongée dans une crise environnementale qui affecte les conditions de sa survie.

Mais la grande réussite de cette oeuvre s’explique par le fait que ces considérations scientifiques s'intègrent de manière fluide, sans rupture de rythme, à un récit qui tient à la fois de l’intrigue policière et du récit d’aventures à la Moby Dick, où le tigre est explicitement présenté, sur un plan mythique, comme l’équivalent du cachalot du capitaine Achab. Plus encore, l’auteur se reconnaît une affinité avec le célèbre explorateur du début du XXe siècle, Vladimir Arséniev, dont le Dersou Ouzala montre « un style littéraire mêlant avec succès science et aventure, doublé d’une grande subtilité dans la peinture des personnages » (p. 43)

Les faits auxquels s’intéressent Vaillant sont réels, de même que les personnages : 2 en décembre 1997, un tigre de l'Amour attaque Vladimir Markov, un braconnier de la taïga. Cet événement dramatique n'a rien de banal. Car l'animal ne s'est pas contenté de dévorer sa proie, il s'est aussi déchaîné contre tout ce qui portait l'odeur de Markov. Cette rage singulière, Vaillant nous la présente comme le signe d'une rupture dans l'ordre immémorial de la nature, dans les rapports entre l'homme, ici le taïojnik, et « Taïga Matouchka », mère Taïga. Le tigre lui-même en est transformé, ayant « franchi un point de non-retour » où tous « les liens qui l’avaient uni aux hommes et à sa propre nature étaient rompus », (p. 186) « il était devenu une créature qui n’existe pas en Occident, une sorte de tigre-garou » (p. 187) L’intrigue s’articule sur l’enquête qui fut menée alors par Iouri Trouch, chef de l’unité de l’« inspection Tigre » du secteur, et qui l’amena à traquer la bête devenue un danger pour la population.

Ce roman atypique est un pur bonheur de lecture. Mon plus beau voyage de l'année, avec America, de Denis Vaugeois. Voyage dans la connaissance : anthropologie, paléoanthropologie, histoire naturelle, histoire politique, éthologie... Voyage dans un monde si différent du nôtre, et, pourtant, étrangement familier, comme l'est tout paysage nordique. Familier, aussi, parce qu’il s’agit de la même civilisation chrétienne, agressive et destructrice : un même type de colonisation a déferlé sur la Mandchourie -- l’Extrême-Orient russe -- et l’Ouest américain ; les cosaques et les militaires américains ont lutté de la même manière, avec la même barbarie, contre les autochtones et leur mode de vie, leur spiritualité respectueuse de la nature. Sans jamais tomber dans le moralisme environnementaliste, sans juger, Vaillant associe la civilisation chrétienne à une déspirirualisation du monde, un monde où l’arme à feu a supplanté le chaman : « Dans presque toutes les régions du monde, y compris en Russie, on observe que la multiplication des armes à feu entraîne corrélativement une régression des croyances ancestrales. » (p. 285)

Or, c’est cela qu’incarnait le tigre de l’Amour, le plus grand de tous les prédateurs terrestres après l’ours polaire : une force spirituelle, un amba, pour reprendre un terme oudégué. Et c’est cela qui, aujourd’hui, nous manque.
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1. Vaillant, John. Le Tigre. Une histoire de survie dans la taïga. [Fichier ePub], Les Éditions Noir sur Blanc, Lausanne, 2011, 433 p.
2. Un documentaire primé de nombreuses fois en a d'ailleurs été tiré : Conflict tiger, sorti en 2008

mardi, septembre 20, 2016

Charlotte, de David Foenkinos. Un commentaire

Est-il encore possible aujourd'hui de raconter une histoire liée à la Shoah ? Des milliers de récits, d'essais, de films, de documentaires, dont certains inoubliables, marquants... Et, dans l'imaginaire collectif, des images, des scènes, des émotions poignantes... Ce problème est au coeur de Charlotte, 1 dernier roman de David Foenkinos, racontant la vie d'un peintre allemand mort à Auschwitz en 1943. Comment rendre justice à ce que fut cette femme, et l'inscrire dans l'Histoire ? Comment éviter la banalité, la redite, le cliché ? Ici, le lecteur est au centre de la stratégie d'écriture.

Foenkinos réussit à maintenir l'intérêt du lecteur en employant divers procédés narratifs. Par exemple, ces fins de chapitres marquées par un temps fort qui relance la lecture ; ou cette ironie cruelle créant des images fortes, et donnant du relief au récit. Plus encore, en mettant en scène sa quête de Charlotte Salomon, quête qui le conduit jusqu'en Allemagne, puis dans le sud de la France, l'auteur crée un effet dynamique par l'alternance des deux époques. Ce dernier procédé lui permet aussi d'offrir en exemple sa propre « obsession », (p. 36) d'où la pertinence du choix le plus déterminant quant au succès de ce roman : celui d'abandonner la prose au profit du vers libre :
« Quelle forme mon obsession devait-elle prendre ?
» Je commençais, j’essayais, puis j’abandonnais.
» Je n’arrivais pas à écrire deux phrases de suite.
» Je me sentais à l’arrêt à chaque point.
» Impossible d’avancer.
» C’était une sensation physique, une oppression.
» J’éprouvais la nécessité d’aller à la ligne pour respirer » (p. 36)
Il est impossible de ne pas entrer dans la respiration haletante de ce texte. Comme un acteur voulant incarner un personnage. L'auteur atteint ainsi son but : forcer le lecteur à approcher, en quelque sorte, de l'intérieur le vécu du narrateur, lié à celui de Charlotte Salomon, à ressentir la pulsation opprimante de leur expérience. Lui, se disant hanté par « [l]a mort, incessant refrain de [s]a quête » ; (p. 15) elle, hantée par les fantômes de sa famille, toutes ces femmes suicidées, souvent dans les mêmes circonstances.

Foenkinos est émotionnellement très lié à cette Charlotte. Son désir de la hisser sur la grande scène de l'Histoire est manifeste. Sa stratégie d'écriture a pourtant pour effet paradoxal de nous tenir à distance du personnage. Aucun discours direct dans ce récit où le seul je est celui du narrateur. D'où, sans doute, cette critique non fondée, mais compréhensible, des Inrocks, lui reprochant d'exploiter la Shoah afin de se hisser, lui, d'abord, sur la scène de l'Histoire.

Si l'auteur semble sincère dans sa démarche, il n'en demeure pas moins que son roman n'entre jamais dans la complexité psychologique de son personnage, ni dans l'intelligence d'une oeuvre considérée comme singulière et remarquable, mais privilégie des effets stylistiques visant le lecteur. Il est évident, par exemple, que l'ironie d'un rapprochement comme celui-ci a pu choquer : voilà Charlotte et son amoureux à Wannsee, un parc dans Berlin ; pour la première fois de sa vie, elle goûte au bonheur…
« À quelques mètres de leur banc, il y a la villa Marlier.
» Ils admirent la beauté et l’élégance de cette maison.
» Le 20 janvier 1942 se retrouveront ici les hauts dignitaires nazis.
» Pour une petite réunion de travail dirigée par Reinhard Heydrich.
» Les historiens l’appellent la conférence de Wannsee.
» En deux heures seront peaufinés les rouages de la Solution finale. » (p. 50)
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Foenkinos n'est pas un auteur « profond », si tant est que ce terme veuille dire quelque chose, mais ce qu'il a à offrir, il l'offre de manière très réussie. Son roman n'évite pas les redites, les clichés, mais compense habilement cet faiblesse, et constitue une expérience de lecture vraiment singulière. Ai-je été ému ? Peu, mais j'ai aimé me replonger une fois de plus dans cet univers juif, ici une famille juive assimilée, dont l'intelligence et le raffinement se heurtent à la vulgarité nazie, d'une violence telle, si déshumanisante, qu'elle en devient presqu'irréelle. J'ai aussi été sensible au climat d'oppression familiale qui affecte l'héroïne, et que vient exacerber la haine nazie, comme s'il y avait un lien entre l'un et l'autre. Et je ne suis pas prêt d'oublier le nom de Charlotte Salomon.
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1. Foenkinos, David. Charlotte. [Fichier ePub], Éditions Gallimard, Paris, 2014, 116 p.

lundi, septembre 12, 2016

Une Histoire américaine. Commentaire

Mon deuxième Godbout ce mois-ci. Voilà un écrivain qui ne se casse pas trop la tête avec la vraisemblance. Dans Une Histoire américaine, 1 le personnage principal, Gregory, bien que détenu dans une prison en Californie, accusé de viol et d'acte incendiaire, est invité à présenter par écrit au jury sa version des faits... Aussi, l'intérêt n'est pas là. Godbout n'est pas un pur imaginatif, guidé par l'émotion. Chez lui, l'intrigue sert à mettre en valeur des idées, un propos. Ici, la manière est presque désinvolte : voici une histoire, qui aurait pu être autre. On a comparé l'auteur de Salut Galarneau ! à un écrivain-journaliste. Son oeuvre est celle d'un observateur fidèle du Québec et de ceux qu'on appelait autrefois les Canadiens français ; elle a valeur de témoignage. C'était vrai en 1986, année de la parution d'Une Histoire américaine, ce l'est encore plus aujourd'hui, alors que les questions abordées dans ce roman semblent se couvrir d’un voile suranné.

La situation de départ, ce Gregory Francoeur mis en accusation, mais bénéficiant d'un traitement particulier, a quelque chose de kafkaïen. Le sentiment de la faute. Comme le dit le narrateur : « Qui peut se prétendre sans péché ? » (p. 12) D'ailleurs, la situation même où se trouve Gregory s'apparente à une confession, le juge tenant le rôle du prêtre, et le jury celui de Dieu. Chez Godbout, la religion et ses succédanés ne sont jamais loin. Mais si, contrairement à Joseph K., du Procès, Gregory n'est pas mis à mort, il convient de noter qu'il n'est pas libéré pour autant. Le narrateur laisse seulement entrevoir cette libération. La scène décrite par l'incipit introduit d’emblée cette idée : un immense dattier a été transporté de la Death Valley jusque dans la cour de la prison afin d'y être replanté : il n'en bougera plus. Si Gregory s'évade, c'est plutôt par la rêverie, dans une fin qui semble aussi avoir inspiré celle du Temps des Galarneau : la vie réelle n'apporte que désillusion et désenchantement, seul l'imaginaire permet d'en sortir.

Le désir de fuir de Gregory n’est pas d'abord la conséquence de sa détention. Dès l’âge de vingt ans, le voilà en Éthiopie :
« Il aurait, à l’époque, entrepris n’importe quoi, assailli un géant, joué tous les rôles qu’on lui proposait, appris tous les codes, accepté de parler de rien, chanté le vide pour seulement fuir le pays glacé des tuques et du goupillon ! Il était né dans une famille d’esprit libre, mais emmaillotée dans une culture étouffante » (p. 18)
L'échec référendaire de 1980 ne fera qu'exacerber ce désir. À près de cinquante ans, celui qui avait quitté le monde publicitaire pour s’engager politiquement dans l’accession du Québec à l’indépendance, dresse un constat froid : « J’avais embrassé la cause du peuple comme s’il s’était agi d’une vaste campagne de promotion publicitaire. Les clients ne répondaient plus ». (p 15) Gregory est-il un idéaliste sensible, vulnérable, qui se réfugie dans le cynisme ? Ou est-il un personnage symptomatique de son époque, où l’idéalisme politique s’est dégradé en stratégie de communication ? La seconde hypothèse me paraît plus plausible. Il serait tentant d’ailleurs d’y voir l’état de péché mentionné plus haut. D’autant que sa désillusion n’est pas dénuée de motifs égoïstes, carriéristes, qu’il avoue (confesse) avec une certaine candeur : « Je me sentais l’étoffe d’un ministre, ce n’était pas l’avis du Premier. Je m’ennuyais dans les corridors du parlement » (p. 14)

C’est alors que l’Ouest américain se présente à Gregory comme un paradis inespéré, « l’avenir du Québec ». (p. 16) Après deux années déprimantes, sans emploi stable, il reçoit une offre de  l’American Association of Social Communicators : une vaste enquête sur le bonheur. Dès son arrivée, il se découvre « entre lui et la Californie [...] des relations magiques » (p. 19) : « J’absorbais les paysages comme une cellule photo-électrique se nourrit de lumière. J’en tirais une énergie nouvelle, inconnue à ce jour. [...] J’étais enfin bien dans ma peau. Libre. » (p. 21) Mais, là encore, la réalité le rattrape :
« Ici les échanges se font avec célérité, les communications avec civilité, mais personne ne s’engage au plan personnel. » (p. 34)
« [L]a violence en Californie est démente, gratuite » (p. 47 )
« Ce n’est pas le sang et l’argent qui circulent ici, c’est la loi du plus fort » (p. 47)
Délaissant son enquête sur le bonheur qui exige de lui de l’initiative, Gregory, dans un second geste de rupture, se retrouve bientôt impliqué dans un réseau d’immigration clandestine qui le remet en contact avec l’action sociale, un certain idéalisme, et l’insère dans un réseau de solidarité qui rompt sa solitude. Mais, plus encore, il y trouve un cadre structurant, où des tâches précises lui sont assignées. Dans le portrait qu’il trace, à travers Gregory, de l’homme québécois, Godbout insiste sur ce trait : son immaturité. Celle-ci n’est pas que politique, elle affecte tous les aspects de sa vie. Son manque d’autonomie, son besoin d’être valorisé, d’entendre sa femme lui dire qu’il est « le plus beau, le plus grand, le plus robuste » (p. 23), ses états d’âme d’« enfant », (p. 23) et, surtout, son manque de jugements : « Ce n’est pas seulement une évidence physique : sans elle, je n’ai jamais pu y voir clair » (p. 44) Jusqu’au point où il ne sait plus même se voir qu’à travers le regard fantasmé de sa femme : « Le monde, la culture, l’économie évoluent. Toi, tu ne changes pas. Tu es toujours le même boy-scout à la recherche d’une cause, d’un sens historique, d’un chef clairvoyant, d’une générosité planétaire ! » (p. 111)

Effacement de soi, effacement de la conscience nationale, effacement de la mémoire, 2 telle est la trajectoire sans rédemption qui mène à l’emprisonnement.

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Une Histoire américaine n’est pas un roman de premier plan. J’ai trouvé particulièrement problématique l’emploi de deux narrateurs : l’un, extradiégétique, omniscient, s’exprimant à la troisième personne ; l’autre, intradiégétique, s’exprimant à la première personne (Gregory). L’alternance de ces deux voix donne, certes, du relief au récit, mais Godbout n’en tire aucun effet de sens particulier. Or, il y avait là pourtant des possibilités intéressantes. Mais l’humour est là, les jeux de mots, et aussi, évidemment, le propos. Propos qui a un peu vieilli, n’est plus en phase avec le discours social actuel, et donne à ce roman, comme aux autres de l’auteur, ainsi que je l’ai mentionné, une valeur de témoignage. Une valeur véritablement humaine.
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1. Godbout, Jacques. Une Histoire américaine. [Fichier ePub], Éditions du Seuil, Paris, 1986, 140 p.
2. De manière symptomatique, toute la mémoire nostalgique de Gregory ne se focalise pas sur quelques souvenirs de son enfance québécoise, mais sur son séjour en Éthiopie, alors qu'il est déjà marié et bien engagé dans sa vie d'adulte.

samedi, septembre 03, 2016

Le temps (révolu) des Galarneau. Commentaire

C’est un roman sur le lien familial, qui unit les trois frères Galarneau envers et contre tous, parfois eux-mêmes, « dans cet espace qui [les] désassemble », 1 pour reprendre une formule de Gaston Miron.

C’est un roman sur la mémoire (« Aujourd’hui je numérote et j’écris pour ne pas oublier ») 2 et l’identité, dans un Québec en plein changement, où les Galarneau se cherchent ici, et ailleurs, se perdent de vue dans des projets qui les dépassent : mariage gris de François, roman inachevable de Jacques, action humanitaire frauduleuse d’Arthur, et pour finir : vol d’objets d’art… Une perpétuelle fuite en avant, jusqu’à la fin, où François -- qui avait déjà renoncé à son appartement, squatté par « sa » famille cambodgienne -- lui remet symboliquement sa terre natale, dans deux lettres d’adieu, l'une adressée à celle qu’il avait mariée pour faciliter son immigration : « Je vous laisse l’hiver qui s’annonce à l’horizon. À vous de pelleter ! » (p. 153) ; et l'autre, adressée au frère de cette dernière : « Je te laisse la responsabilité de la famille, de l’économie, de la société. Nous avons fait la révolution tranquille, à vous la transformation du même nom » (p. 153) Fuite en avant jusqu’à l’exil en Guyane, avec cette phrase qui clôt le récit : « [La terre] où nous sommes nés, il faut bien l’avouer, ne nous appartient déjà plus » (p. 158)

C’est un roman de la résistance, qui commence pourtant sur une note de résignation : « Je veux dire, ça n’a pas été facile, au début, de me conformer, de me soumettre » (p. 12) Mais l'uniforme d’agent de sécurité de François (« un agent de sécurité et d’ordre dans la société contemporaine. Faut ce qu’il faut » (p. 14), qu’il porte depuis six ans déjà, et que l’incipit décrit pourtant en détail, comme s’il était nouveau, ne saurait faire illusion... L’étape de conformité de Galarneau tire à sa fin. Sous l'uniforme, la « rage » (p. 116) couve. Résister, toutefois, ce n'est pas vaincre. En ce sens, l'exil mentionné ci-dessus, le refuge dans la clandestinité, pose un constat d'échec. Il n'y a pas d'avenir possible ; il n'y qu'un passé perdu. Si François, le narrateur, réfute toute nostalgie, son récit n'en est pas moins empreint d'une évidente sentimentalité liée au temps.

C’est un roman sur l’écriture, comme la plupart, sinon tous les romans de l'auteur. Le frère de François est un « écrivain professionnel », bloqué, incapable de terminer son roman, une « histoire d'amour » (p. 90). Ironiquement, c'est le narrateur, qui ne revendique aucun statut professionnel, qui a déjà publié un titre : Salut Galarneau !, dont Le Temps des Galarneau constitue la suite. L'écriture, ici, se met en scène en tant qu'autofiction. S’y trouve des remarques sur le statut de l’écrivain et de la littérature, et, surtout, cette insistance du narrateur à associer la littérature à une perte de la réalité, du sentiment de la réalité du monde, perte que symbolise le centre d’achat Garland, et le « « litteraland » (p. 65) parisien comparé à Dysneyland.

Est-ce un roman sur le « Québécanthrope », pour reprendre une autre formule de Miron ? À tout le moins, un roman sur la fin d’une époque, que je qualifierais de nationaliste, deux ans avant l’échec référendaire de 1995

C’est un roman de Jacques Godbout. Où l’on retrouve son intelligence, son humour. Sa réflexion substantielle, dans une simplicité de ton, une économie de procédés. Un roman d’un grand plaisir de lecture.
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1. Miron, Gaston. « Au sortir du labyrinthe », dans L'Homme rapaillé, Presses de l'Université de Montréal, Montréal, 1970, p. 72
2. Godbout, Jacques. Le Temps des Galarneau. [Fichier ePub], Éditions du Seuil, Paris, 1993, p. 10