Rechercher dans ma chambre

lundi, mai 07, 2007

Sarkozy élu. Oublions le changement

« Montréal, une des plus belles villes d’Amérique du Nord, et même d’Europe. » (1)

Cette phrase, typique de l’humour de l’écrivain québécois Louis Gauthier, exprime bien, sans y paraître, le double enracinement de la culture québécoise : l’Amérique et la France. Ou plutôt : l'Amérique opposée à la France. La culture de masse opposée à la culture d’élite, TVA à Radio-Canada, l’ADQ au PQ, le joual au français international... Bien sûr je simplifie. N’empêche que ces deux pôles de notre culture ne cessent de nous travailler, de nous tirailler, en particulier sur la question du joual, laquelle, après plus de 40 ans de débats et d’empoignes, des Insolances du Frère Untel jusqu’à la controverse provoquée par David Homel, (2) en passant par Georges Dor et son essai Anna braillé ène shot, n’a pas encore été réglée.

Ce qui se passe en France ne doit donc pas nous être indifférent.

De manière générale, je trouve particulièrement décourageant de voir les Français remettre le pouvoir à un candidat qui incarne une droite dure, en rupture avec la droite gauliste traditionnelle, et quant au fond, peut-être bien semblable à celle de Harper, de Bush. Un candidat d’ailleurs américanophile et qui, dans le même esprit, au contraire de Chirac, ne semble pas s'intéresser une seconde à cette francophonie qui nous est si chère ici, au Québec. François Mitterrand aurait déjà dit que « la France était structurellement à droite et que la gauche était incapable d'y remporter une présidentielle sans la valeur ajoutée de son candidat ». (3) Les événements lui donnent une fois de plus raison.

Certains diront qu'avec Sarkozy au moins what you see is what you get. Peut-être. Mais est-il plus honnête pour autant ? À quoi peuvent bien nous servir sa hargne et son caractère vindicatif. Sur la question cruciale de la moralité politique, cet homme, que l'on compare à Berlusconi, n'a aucune crédibilité. Son ambition dévorante le rend opportuniste. N'est-il pas allé, pour se gagner le vote d'extrême droite, jusqu'à se montrer lepéniste à la fin du premier tour et d'en remettre au second tour ? Christian Rioux parle à juste titre d'un « pari cynique ». (4) Mais surtout, un homme politique de son importance qui se permet de qualifier de « racaille » une partie de la jeunesse française, montre qu'il ne sera jamais l'homme du changement qu'il prétend être, mais celui d'un « ordre » qui en est l'exact contraire, ordre qui ne saura être maintenu sans une certaine violence.

Car il est là, le vrai défi. Christian Rioux parle des trois crises qui entravent la France : crise du chômage, qui crée des « exclus », des citoyens « mis à l'écart du monde du travail, du logement normal, des centres-villes et de la vie sociale » ; crise de confiance, due aux « mensonges de la classe politique, [à] quelques cas de corruption jamais élucidés, [à] la langue de bois et [au] manque de transparence » ; crise, enfin, des banlieues, où s’entassent les exclus. (5)

Pendant qu'un vent de gauche balaie l'Amérique du Sud, il est inquiétant de voir une droite rigide s'installer en Amérique du Nord et en France, à un moment charnière de l'histoire de l'humanité, alors que de profonds changements s'imposent plus que jamais.

__________

(1) Gauthier, Louis. Les Aventures de Sivis Pacem et de Para Bellum. Tome II. Bibliothèque québécoise, Montréal, 2001, p. 44.

(2) Homel, David. « La littérature québécoise n’est pas un produit exportable ». Le Monde [En ligne]. (Jeudi, 16 mars 2006) (Page consultée le 11 avril 2006)

(3) Rioux, Christian. « La victoire du centre ». Le Devoir [En ligne]. (Vendredi, 27 avril 2007) (Page consultée le 4 mai 2007)

(4) Rioux, Christian. « Quelle identité nationale ? ». Le Devoir [En ligne]. (Vendredi, 4 mai 2007) (Page consultée le 4 mai 2007)

(5) Rioux, Christian. « Les trois crises ». Le Devoir [En ligne].(Vendredi, 20 avril 2007) (Page consultée le 4 mai 2007)

Sur la controverse Homel, lire aussi :

-- Gagnon, Madeleine. « À la défense de la littérature québécoise ». Le Devoir [En ligne]. (Mercredi, 22 mars 2006) (Page consultée le 11 avril 2006)

-- Binamé, Charles. « Libre opinion : En attendant Camus (!)... ». Le Devoir [En ligne]. (Mardi, 11 avril 2006) (Page consultée le 11 avril 2006)

samedi, mai 05, 2007

Les États-Unis veulent notre eau. Et ils l'auront !

C’est in extremis que le Groupe intergouvernemental d’experts sur le climat (GIEC) rendait public, le 6 avril dernier, à Bruxelles, le deuxième volet de son rapport d’évaluation 2007, celui-là portant sur les conséquences environnementales et socio-économiques du réchauffement climatique. Après d’âpres négociations, les États-Unis ont réussi à faire biffer la plupart des données chiffrées et une bonne partie des indices de fiabilité des conclusions. Ils obtenaient aussi que soit biffée une phrase clé selon laquelle l'Amérique du Nord « devrait être localement confrontée à de graves dommages économiques et à des perturbations substantielles de son système socio-économique et culturel ». (1)

Cet acharnement à attaquer la signification politique de ce rapport tiens évidemment au refus de l’administration Bush de respecter ses engagements en vertu du protocole de Kyoto, mais aussi à cette confiance, maintes fois réitérées, que les États-Unis ont les moyens de s’adapter à un environnement en rapide mutation.

L’actualité nous fournit maintenant un exemple de cette « adaptation » à l’américaine. Le Conseil des Canadiens émettait le 13 avril un communiqué à l’effet que le Mexique, les États-Unis et le Canada se seraient engagés dans une négociation secrète sur un projet de continentalisation des ressources naturelles devant ouvrir la voie à des exportations d’eau en vrac.

La nouvelle a suscité un vif émoi. Et pour cause. Les avis juriques confirment le pire, à savoir que « l'eau, selon le traité de l'ALENA, deviendra un bien commercial dès qu'elle deviendra, même une seule fois, un objet de transaction financière entre deux partenaires de pays différents. Dès lors, aucun gouvernement ne pourra plus la réglementer sans que cela devienne une entrave au libre-échange. Depuis quelques années, plusieurs juristes ont confirmé que les gouvernements au Canada perdront leur compétence sur la gestion de leurs eaux au profit du droit prioritaire des entreprises de les exploiter ». (2)

Voilà ce que l’administration Bush appelle « s’adapter ». Ce projet, appelé Projet sur l'avenir de l'Amérique du Nord 2025 (« North American Future 2025 Project »), est une initiative menée par le Center for Strategic and International Studies (CSIS, « un partenaire du gouvernement [des États-Unis] en matière de planification stratégique »), (3) avec la complicité du Conference Board du Canada, et réunit une poignée de fonctionnaires, d'universitaires et de chefs de très grandes entreprises intéressées. Son objectif de « continentalisation des ressources, n'est en réalité qu'une façon déguisée pourles États-Unis de s'approprier les ressources en eau du Canada, tout comme ce pays a pris le contrôle à 50 % des secteurs du gaz et du pétrole canadien, dont la production sert désormais à 70 % la boulimie énergétique de nos voisins du Sud ». (2)

Mais comment s’en étonner ? Depuis la pubication du deuxième volet du rapport 2007 du GIEC le 6 avril, les événements semblent se précipiter. Pour la première fois de son histoire, le Conseil de sécurité de l’ONU a débattu, mardi le 17 avril, du changement climatique, signe de la prise en compte d’un risque majeur. La veille, à Washington, un groupe privé de recherche, CNA Corp., publiait un rapport affirmant que le « réchauffement planétaire constituait une sérieuse menace pour la sécurité nationale des Etats-Unis en risquant d'avoir un impact sur les opérations militaires et d'accroître les tensions mondiales ». (4)

Dès que le pays le plus puissant de la planète se voit confronté à une rareté de ressources compromettant son mode de vie, cette rareté est interprétée, selon le schème belliciste habituel, comme une menace à la sécurité. Dès lors, toutes les violences deviennent possibles. Et ce n’est pas parce que nous sommes de gentils ti-Canadiens que nous serons épargnés.

C'est d'ailleurs ce qu'affirme le chef du Parti vert, Scott McKay : « Le risque est à nos portes, dit-il. Les perturbations économiques, géopolitiques, sociales, pourraient être graves si rien n'est fait aujourd'hui. Et devant l'ampleur des perturbations, nos gouvernements pourraient devoir commettre des gestes autoritaires, avec tous les risques de dérapage que cela suppose. » (5)

Les Américains veulent notre eau. Ils l’auront. D’une manière ou d’une autre.

*

        

Carte du stress hydriqueLe Sud-Ouest des États-Unis, la région du Grand Bassin, la Californie et d’autres États voisins manquent d’eau. Ci-dessous, une carte représentant le « stress hydrique », soit le rapport entre les ressources utilisées et les ressources disponibles. Le jaune pâle indique des régions où le manque d'eau est criant. Cliquer pour agrandir.

__________

(1) Festraëts, Marion. « Ecologie – GIEC : sombre avenir pour la planète ». L’Express [En ligne]. (Vendredi, 6 avril 2007) (Page consultée le 2 mai 2007)

(2) Francoeur, Louis-Gilles. « Faire échec aux transferts massifs d’eau ». Le Devoir [En ligne]. (Mercredi, 25 avril 2007) (Page consultée le 2 mai 2007)

(3) Conseil des Canadiens. « Fiche d'information Le projet sur le futur de l’Amérique du Nord  2025 », p. 2. [En ligne]. (Document pdf consulté le 2 mai 2007)

(4) Enerpresse. « Le changement climatique à l’ONU ». Le Journal de l’environnement [En ligne]. (Mercredi, 18 avril 2007) (Page consultée le 2 mai 2007)

(5) Deglise, Fabien. « Vert pâle plutôt que foncé ». Le Devoir [En ligne]. (Vendredi, 16 mars 2007) (Page consultée le 17 mars 2007)

À lire aussi :

-- « Le 22 mars, Journée mondiale de l'eau : la soif ». 25 mars 2006