Rechercher dans ma chambre

lundi, mars 27, 2017

L'illusion biographique

Un récent article du Devoir faisait état d’une « effervescence » de la « littérature de l’intime ». Qu’est-ce que cette littérature-là ? D’abord, ce n’est pas l’autofiction. Tant mieux, parce que je ne comprends rien à ce genre littéraire qui n’en est pas un, qui fonctionne plutôt comme un label, comme l’autocollant « Intel Inside » sur mon ordinateur. Le label « autofiction » me certifie… euh… quoi au fait ? Que les faits rapportés sont authentiques, 100 pour 100 vécus, bien qu’insérés dans une trame fictive ? Tous les faits ? Et comment mesurer la conformité de la représentation au vécu vraiment vécu ?

Le roman de l’intime s’inscrit dans la même démarche centrée sur la personne de l’auteur, mais se présenterait comme une version « hard », du moins, c’est ce que suggère l’article : « texte cru », « langue âpre »… Le critique mentionne pour exemple Prague, de Maude Veilleux, Déterrer les os, de Fanie Demeule, Queues, de Nicholas Giguère et, évidemment, l’excellent Putain, de Nelly Arcan. Nulle mention, cependant, de Louis Ferdinand Céline, dont toute l’oeuvre, l’extraordinaire travail sur la langue, va progressivement, de manière de plus en plus affirmée, placer le lecteur dans une situation simulant un rapport direct avec lui. Certains faits de la vie de Céline étaient bien connus du public dans les années 1940 et 1950, et lui apportaient le sceau d’authenticité indispensable à sa stratégie d’écriture. Céline a rendu possible l’autofiction.

Quoiqu’il en soit, moi, je n’y crois pas. L’autofiction, c’est encore de la fiction ; le récit de l’intime, c’est encore du récit. D'ailleurs, Céline lui tenait à ce que ses œuvres portent la mention « roman ». Là où il y a littérature, il n’y a pas de réalité, du moins de cette réalité réduite aux faits vécus, anecdotiques. Ce dont témoigne le label « autofiction », c’est d’un double désir, celui du lecteur-voyeur d’entrer dans l’intimité de l’auteur, et celui de l’auteur de « manifester son existence », pour prendre les mots d’Henri Godard. Si ces deux désirs s’accordent bien, la rencontre à laquelle ils donnent lieu n’en est pas moins illusoire. Qu’Isabelle Fortier, alias Nelly Arcand, se soit prostituée, et tout ce qu’elle a vécu ou pas en tant que prostituée, ne concerne pas le lecteur de Putain. Le lecteur a devant lui une TRANSPOSITION, une REPRÉSENTATION de la réalité. Le narrateur n’est JAMAIS l’auteur, même lorsqu’il en porte le nom.

Oui, je m’énerve un petit peu. Parce que les critiques littéraires sont les premiers à entretenir l’illusion biographique, comme si l’oeuvre littéraire ne trouvait pas sa valeur en elle-même. Il suffit de penser à l’enquête agressive menée par un journaliste pour découvrir le nom de la personne qui se cache sous le pseudonyme d’Elena Ferrante. Et, ici, combien de dizaines d’articles sur la véritable identité de Réjean Ducharme ? Quand je pense qu’il y a trente ans, Roland Barthes annonçait la « mort de l’auteur » ! Voici comment est présenté le roman Prague : « Un acte de courage kamikaze, un aveugle sacrifice de soi sur l’autel de la littérature, une troublante autofiction ». Marie-Louise Arsenault, excellente animatrice par ailleurs, est une véritable catastrophe à cet égard, au point qu’Yves Pelletier, venu présenter sa BD en 2014, a dû la remettre poliment à sa place.

Et pourtant l’auteur EST dans l’oeuvre. Partout. Mais pas dans l’anecdote biographique, toujours invérifiable. Il est dans le travail sur la langue, dans les thèmes, le propos, le style, dans l’intentionnalité qui porte le récit. C’est là que les faits biographiques trouvent leurs sens, et nulle part ailleurs.

jeudi, février 23, 2017

Un parfum de fin du monde

Onfray m’intriguait. La rumeur en fait un conservateur réactionnaire, à la limite de l’islamophobie. Exemple : le très mauvais compte rendu de Nathalie Collard, bonne critique littéraire par ailleurs, lorsqu’elle se donne la peine de lire le livre. Onfray, lui, dans une entrevue, s’est dit anarchiste de gauche... Ce que montre Décadence, 1 c’est une posture plus complexe.

Les poncifs islamophobes tels que l’envahissement par l’immigration, par la natalité, 2 de même que l’adhésion entière à la thèse du choc des civilisations, l’opposition à la mondialisation, et même un certain antiparisianisme, semblent placer le philosophe dans la cour du Front national. Mais Onfray n’est pas un réactionnaire, un « pessimiste », c’est-à-dire une personne qui « veut améliorer le présent avec le [...] passé » (p. 33). Il est un déterministe. Les cycles de la vie, qu’il s’agisse de la vie des hommes, des civilisations ou des étoiles, obéissent à une « force aveugle », selon « un plan ignoré qui n’est pas divin mais cosmique » (p. 28). Force aveugle, force de destruction, c’est-à-dire d’« entropie », à laquelle s’oppose une « néguentropie » (p. 30). Lorsque la néguentropie n’y suffit plus, la mort est proche. La vie se définit ainsi comme « l’ensemble des forces qui résistent à la mort » (p. 30). Ces cycles échappent à tout contrôle humain ; les grands personnages qui ont fait l’Histoire ne sont que des « formes aléatoires » (p. 33), des « prête-noms » (p. 34) de la force cosmique.

Je passe sur les questions que soulèvent pareille conception de l’histoire, pour noter qu’Onfray se donne pour projet de retracer l’effet de cette force dans le déclin de la civilisation judéo-chrétienne. Son parcours, qui passe par la patristique, la scolastique, l’idéalisme allemand, la philosophie des Lumières, jusqu’au structuralisme de années 1960, est passionnant. Les grands étapes sont autant de moments de nihilisme marqués par le « ressentiment » : Révolution française à partir de 1792, révolution bolchevique, les deux guerres mondiales et... Mai 68... le structuralisme… Pour l’observateur qu’est Onfray, il est inutile de s’opposer à l’Islam, appelé à succéder au christianisme. Les musulmans ont pour eux la  « ferveur », « nous avons le nihilisme » (p. 562) ; « [l]e bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance » (p. 562). Ce n’est certainement pas là le programme politique de Marine Le Pen !

Onfray, donc, n’est pas un pessimiste réactionnaire. Soit. Qu’est-il alors ? Un « tragique », c’est-à-dire un être qui « s’efforce autant que faire se peut de voir le réel tel qu’il est » (p. 33). Ce qui implique d’être attentif aux faits, au contraire des philosophes scolastiques, des idéalistes allemands (Kant, Hegel), au contraire d’un Rousseau qui, dans son Discours sur l’origine de l’inégalité parmi les hommes, annonce : « Commençons donc par écarter tous les faits » (p. 403). Les textes de ces auteurs, par leur décrochage du réel, sont associés à des moments de violence nihiliste ; Onfray a pour eux des mots sévères. Ce qui ne l’empêche pas lui-même de prendre quelque liberté par rapport aux faits. Comment ignorer, par exemple, que le christianisme européen n’est pas TOUT le christianisme ? Qu’aux États-Unis, la ferveur religieuse demeure très prégnante, tout comme en Afrique, qu’elle y est une force avec laquelle il faut compter ? Olivier Roy, dans La Sainte ignorance, montre que la religiosité se transforme : elle se déculture, se déterritorialise, se mondialise et s’individualise, un mouvement qui profite aux diverses confessions chrétiennes, notamment le pentecôtisme qui connaît un essor fulgurant.

Le sentiment du tragique qui habite Onfray ne peut s’accommoder de ces faits. Son tragique est non seulement déterministe, mais il semble aussi défaitiste, et, en cela, il est bien français. Le musulman demeure l’Autre irréductible, et cet Autre a vaincu. Le choc des civilisations, manifeste depuis le temps des croisades, tourne à l'avantage de la civilisation islamique. Ce constat, s’il n’est pas celui du Front national, met la table au discours du ressentiment utilisé par l’extrême droite, et que l’auteur, précisément, associe aux plus grandes violences de l’Histoire.

Derrière le tragique d’Onfray se profile aussi des motifs personnels, dont il ne s’est d’ailleurs pas caché, lorsque questionné à ce sujet à l’émission On n’est pas couché. Pour lui, la « biographie [...] est la clé de toutes les théories » (p. 522), ou, dit autrement, et reprenant Nietzsch : « toute philosophie [est] la production d’une autobiographie » (p. 23).

Mais le tragique a peut-être une source plus diffuse, d’autant plus agissante qu’elle semble refoulée. Il est remarquable qu’une analyse qui observe les évolutions sur la longue durée, très attentive à la pulsion autodestructrice qui pousse toute une civilisation vers le nihilisme, ne consacre pas une seule ligne au réchauffement climatique, à la destruction systématique de l’écosystème planétaire. « Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance »… Il se dégage de cet essai stimulant, écrit pour un large public, un parfum de fin du monde qui n’est pas sans rappeler La Route, de Cormac McCarthy, et La faim blanche, d’Aki Ollikainen.
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1. Onfray, Michel. Décadence. [Fichier ePub], Éditions Flammarion, Paris, 2017, 675 p.
2. « Or la chose est simple : si les Européens judéo-chrétiens ne font plus d’enfants, les nouveaux Européens arrivés avec l’immigration produite par les guerres occidentales en provenance de pays massivement détruits par l’Occident, modifient la configuration spirituelle, intellectuelle et religieuse de l’Europe » (p. 568-569).

mardi, janvier 31, 2017

L'homme qui fuit

Je cite Jacques Attali : « Personne, pas même les rabbins ou les juges, n'a le droit de vivre sans travailler. [...] Travailler de ses mains est le premier devoir d'un Juif, quel que soit le temps qu'il passe à étudier, prier, juger, enseigner. » 1

Le narrateur d’Indignation, 2 de l’auteur américain Philip Roth, peut bien se dire « athée convaincu » (p. 83), dans le petit monde de son quartier juif, dans la boucherie kascher de son père, cette règle issue d'une tradition millénaire n’a pas complètement été effacée par l’assimilation. Il en subsiste des traces, il me semble, dans le regard que porte le fils sur le travail à la boucherie, sur son insistance à décrire les tâches les plus désagréables, comme l’éviscération des poulets : « On leur ouvre un peu le cul avec un couteau, on plonge la main, on attrape les viscères et on les extirpe » (p. 10) ; « [é]cœurant, dégoûtant, mais il fallait que ce soit fait » (p. 32), « [c]’est cela que j’avais appris de mon père, et que j’avais aimé apprendre de lui : que ce qui doit être fait, on le fait » (p. 10). Lui qui valorise avant tout l’intelligence, le raisonnement, la logique, éprouve à côtoyer les clients le sentiment d’être « au cœur des choses » (p. 139).

Toutefois, ce motif de l’éviscération -- aussi la description détaillée de l’abattage rituel des poulets par le shohet -- n’a pas pour seule raison de refléter la tradition juive, il annonce aussi, comme une prémonition, la mort prochaine du narrateur, ce jeune Marcus Messner, dix-neuf ans, sur le champ de bataille, seize mois avant la fin de la guerre de Corée.

Philip Roth nous offre ici un bon roman, traversé, mis sous tension par deux contradictions importantes. L'une est à la base de la démarche d’écriture. D’une part, l'auteur montre une famille juive qui a cessé de pratiquer sa religion ; il oppose l’athéisme de Marcus au traditionalisme de la direction de l’université de Winesburg, son sens moral inspiré du philosophe Bertrand Russell aux préjugés du doyen des étudiants ; il montre que la société, en ce début des années 1950, « connaît une révolution » (p. 146), abandonne les traditions ; il raconte la « Grande Razzia sur les petites culottes » (p. 228) survenue à l’université Winesburg en novembre 1951, et va même, dans une « note historique » (p. 228) placée à la fin, jusqu’à rappeler que 20 ans plus tard, cet établissement abolissait toutes les restrictions religieuses imposées aux étudiants depuis un siècle. Plus encore, il fait prononcer à son narrateur une condamnation sans appel de la religion :
« La religion, déclare-t-il, est fondée principalement sur la peur — la peur de l’inconnu, la peur de la défaite, et la peur de la mort. La peur, dit Bertrand Russell, engendre la cruauté, il n’est donc pas étonnant que cruauté et religion aillent de pair depuis des siècles. » (p. 105)
Mais, d’autre part, le pacte narratif qu'il propose au lecteur contredit l’affirmation athéiste. Son narrateur s’adresse à nous depuis « l’autre côté » (p. 221) ; tout le récit est une longue prosopopée, que concluent deux très courts chapitres pris en charge par un second narrateur. Des détails nous sont même fournis :
« En tant que non-croyant, j’avais présumé que la vie dans l’au-delà n’avait ni horloge, ni corps, ni cerveau, ni âme, ni dieu — qu’elle ne comportait ni forme, ni règle, ni substance, que c’était la décomposition absolue. J’ignorais qu’elle n’était pas simplement non exempte de remémoration, mais que la remémoration serait exclusivement ce dont elle est faite. Quant à savoir si ma remémoration dure depuis trois heures ou un million d’années, je n’en ai pas la moindre idée. Ce n’est pas la mémoire qui a disparu ici, c’est le temps. » (p. 59-60)
Comment pourrait-il y avoir un « ici » s’il n’y pas de temps ? Et comment peut-il y avoir récit ? Le narrateur lui-même précise, deux pages plus loin, qu’« il n’existe ni un « vous » ni un « je », pas davantage qu’un « ici » ou un « maintenant » (p. 61)...

Tout se passe comme si Roth, rejetant toute religion, toute tradition religieuse, conservait néanmoins intacte la possibilité d’un sens de la vie, qui ne serait jamais donné d’emblée, mais à saisir a posteriori à travers un enchaînement d'événements se présentant comme un destin, un destin immanent, en quelque sorte. À la remémoration rituelle de la célébration du culte à laquelle les étudiants de l'université de Winesburg sont tenus d'assister, Roth oppose une remémoration individuelle ; au jugement de Dieu, un « jugement sans fin [où] vos actions sont tout le temps jugées, de façon obsédante, par vous-même » (p. 60).

La religion est fondée sur la peur, et Marcus, qui la rejette, est lui-même un être qui vit dans la peur. Tout comme son père qui ne le laisse plus vivre, tant il est possédé par l’appréhension du malheur. D’où vient cette peur ? Le récit offre plusieurs éléments de réponse. La peur d'être envoyé en Corée, où des milliers d'Américains déjà ont perdu la vie, est la plus souvent mentionnée par le fils-narrateur. Il faut dire que deux cousins sont morts au combat quelques années plus tôt, durant la Seconde Guerre mondiale : « les Messner qui leur survécurent baignèrent dans leur sang » (p. 41). Mais cette peur est exacerbée par le fait que Marcus approche de l'âge adulte et de l'autonomie, avec tout le jugement que requiert cette nouvelle situation. Enfin, il y a le contexte social, qu'évoque Marcus à propos de son père : la peur du changement, dans une société d’après-guerre qui se sécularise, fuit vers les banlieues, et où les supermarchés font concurrence à la boucherie de quartier.

Mais ces facteurs, donnés pour les seuls possibles, en cachent un autre, lié à des atavismes familiaux :
« Tu es un garçon émotif. Une sensibilité à fleur de peau comme ton père et comme tous ses frères. Tu es un Messner comme tous les Messner. Jadis ton père était le frère sensé, le frère raisonnable, le seul qui ait la tête sur les épaules. Maintenant, pour une raison inconnue, le voilà aussi timbré que les autres. Les Messner, ce n’est pas simplement une famille de bouchers. C’est une famille d’hommes qui braillent et qui hurlent, qui se fâchent tout rouge et qui se tapent la tête contre les murs. Et brusquement, voilà que ton père ne vaut pas mieux que ses frères. N’en fais pas autant. Sache surmonter tes sentiments. Ce n’est pas moi qui exige ça de toi, c’est la vie. Sinon, les sentiments te balaieront. Ils t’entraîneront vers le large et on ne te reverra jamais. » (p. 173)
Pourquoi Marcus tient-il tant à « devenir un homme nouveau et en finir avec [s]on identité de fils de boucher » (p. 118-119) ? Lui qui, pourtant -- et là est la seconde contradiction importante -- évoque avec nostalgie ses années passées à travailler pour son père. Tente-il de fuir des problèmes ? Le doyen des étudiants lui fait d'ailleurs la remarque, lors de cette convocation qui est l'événement central du récit : « C’est comme cela que vous gérez tous vos problèmes, Marcus. Vous videz les lieux » (p. 111). Guidé par un instinct très sûr, le doyen le questionne aussi quant à un fait apparemment anodin : il a omis de mentionner dans son dossier de candidature que son père est un boucher kascher. « Quand l’enfant a des problèmes, regardez du côté de la famille » (p. 171). Mais quels problèmes ? Pourquoi ces Messner « qui braillent et qui hurlent » ? Est-ce pour d'autres raisons que la mort de leurs fils ? Pourquoi sa mère, qui lui rend visite à Winesburg, le pousse dans la voie du reniement : « Tu es ici pour ne pas être obligé de devenir un Messner comme ton grand-père, ton père et tes cousins, ni de travailler dans une boucherie pendant le restant de tes jours » (p. 170). Or, cette boucherie, au yeux de sa mère, c'est le « vieux monde » des grands-parents, un monde « loin, loin de nous », dont « il [ne] reste plus rien. Tout ce qui [en] reste, c’est la viande kasher. Ça suffit. Ça suffit tout à fait. Il faut l'accepter. » (p. 170) Ce qui est exprimé, ici, ce n'est rien de moins qu'un désir de rupture complète avec la judéité. D'ailleurs, la mère voudra divorcer du père, qu'elle « hai[t] » (p. 154). Mais ce désir n'est jamais assumé en toute lucidité. À travers lui se révèle un refoulé autour duquel le narrateur ne cesse de tourner tout au long du récit. Derrière sa remémoration éternelle, ponctuée d'innombrables « pourquoi » mêlés d'angoisse, derrière sa peur constante de commettre l'erreur fatale, 3 derrière la « transformation inexplicable de [s]on père » (p. 161), inexplicable malgré le soin qu'il prend d'en identifier les causes possibles, et ce, dès le début du récit, derrière ce tourbillon se cache une réalité, un passé que Marcus semble fuir.

Du moins, tout se passe comme si telle était la situation. Ce passé est-il lié à l'antisémitisme, auquel il n'y a, dans tout le récit, que quelques rares et très discrètes allusions ? N'est-il pas curieux que la mort de deux cousins durant la Seconde Guerre soit mentionnée, mais jamais la Shoah ?

Ainsi, la remémoration individuelle privilégiée par Roth ne s'oppose-t-elle pas seulement à la remémoration rituelle, contre laquelle le narrateur est si véhément, mais aussi, et peut-être plus encore, à une mémoire familiale refoulée. Cette mémoire est si envahissante, si oppressante que, pour lui échapper, Marcus, suivant son habitude, va « vider les lieux », mais, cette fois, de manière définitive. Tout en ayant peur d'être expulsé de l'université de Winesburg, et de se « retrouver soldat d’infanterie en Corée » (p. 51), il ne cesse de provoquer son destin comme lors de sa convocation au bureau du doyen, face auquel il se montre insolent, malgré cette exhortation qu'il se fait à lui-même, et qui montre bien l'enjeu inconscient de la discussion : « Tais-toi, me sermonnai-je. Ferme ta grande gueule et, à partir de maintenant, évite de braver le feu de l’ennemi » (p. 99).

Philip Roth présente la vie de Marcus comme si elle était frappée de fatalité. Comme un destin immanent. Marcus n'est pas libre. Pas plus que son père. L'un et l'autre réagissent à la présence oppressante d'un certain passé, dont la mère veut protéger le fils. Ainsi, dans une même trame, sont liés les deux thèmes principaux du roman : le sens de la vie, jusque dans les actes quotidiens, et la mémoire, le rapport au passé.
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1. Attali, Jacques. Les Juifs, le monde et l'argent. [Fichier ePub], Fayard, Paris, 2002, p. 112-113
2. Roth, Philip. Indignation. [Fichier ePub], Éditions Gallinacés, Paris, 2012, 233 p.
3. « Ce moment allait-il marquer le début de l’accumulation d’erreurs de toute une vie » ? (p. 80)